J'ai vraiment flippé le jour où j'ai réalisé que le programme de SVT en 4ème abordait l'éducation sexuelle. Enfin officiellement, on dit "Transmettre la vie". J'ai regardé en détail les contenus de mon manuel et j'ai découvert des titres de leçons tout à fait enthousiasmants comme par exemple "Le déclenchement de la puberté", "L'origine des règles" ou encore "L'origine du sperme". J'ai commencé à écrire ma lettre de démission, mais au moment de prendre mon billet d'avion pour le Nicaragua, je me suis dit : et merde, pourquoi pas, après tout ?
Il faut bien se figurer le monde de la SEGPA. Nous parlons de familles de cas sociaux, ces familles où le nombre d'enfants est inversement proportionnel à l'attention qui leur est portée. Et face à la sexualité, chez les cas sociaux, nous avons généralement deux comportements, opposés et exacerbés : soit le sujet est tabou, soit c'est maman qui achète la pilule pour Kimberley, 14 ans.
Il faut comprendre aussi que ces enfants sont souvent concernés par la sexualité beaucoup plus tôt que la moyenne. Au collège, ils sont nombreux à avoir une vie sexuelle active et régulière, et s'ils n'ont pas cette vie sexuelle, ils ne pensent qu'à ça.
Il faut également être conscient que beaucoup de profs ne sont pas à l'aise avec ce sujet, face à des ados libidineux et bas du front. Ils se contentent donc du strict minimum, ou ils font purement et simplement l'impasse sur le sujet.
Face à ces trois postulats, je me suis dit que le corollaire était simple : si je ne leur parle pas de sexualité, personne ne le fera, et ça finira avec au mieux une chaude-pisse, au pire avec une grossesse non désirée à 15 ans.
J'ai retroussé mes manches, j'ai vaillamment attendu le dernier trimestre histoire de bien connaître tous mes loustics, et je me suis lancé. Entendu que le SEGPA est très pipi/caca/zizi/cucul, j'ai employé la méthode ancestrale du désamorçage, qui fonctionne toujours aussi bien : au début de la première leçon, je leur tins à peu près ce langage :
"Les filles, les gars, vous êtes en 4ème, j'attends de vous un comportement un minimum adulte, mais je sais aussi que ça ne va pas être facile, parce qu'on va parler de sujet et utiliser des mots qui vont nous donner envie de rire, ou peut-être qui vont nous embarasser. On va dire sperme, pénis, vagin, rapport sexuel. Et vous allez avoir envie de dire bite et chatte, je le sais."
Oh mon Dieu, le prof a dit bite et chatte. Et hop, perte instantanée du pouvoir magique des mots : si le prof a dit bite et chatte, aucun intérêt de tenter de les sortir en classe pour amuser la galerie.
J'ai rajouté : "Sachez que la règle d'or est la suivante : je ne forcerai jamais personne à parler s'il n'en a pas envie".
Et j'ai enchaîné.
Et je ne me suis jamais autant éclaté durant cette année qu'avec ces cours de SVT. Petit à petit, on a réussi à parler des choses, à en parler vraiment. Après avoir étudié la reproduction des poissons, puis des poules, on a commencé à parler puberté. Et puis après, contraception.
Parfois, c'était cocasse, quand un élève voulait me poser une question imposable, puisque j'exigeais un niveau de langage au minimum courant. Va donc demander au prof si une fille peut tomber enceinte quand elle avale le sperme après avoir sucé un mec, en cours de SVT...
Il y a eu des moments de solitude consternée, comme par exemple pendant les cours sur les moyens de contraception. On parlait de la pilule, et une élève, Marie, 15 ans, lève la main toute fière pour dire "eh Monsieur, pour remplacer la pilule on peut mettre un implant, regardez le mien, vous voulez que je le montre à tout le monde ? c'est là sur mon bras, juste sous la peau". Allez, vas-y Marie, 15 ans, montre ton implant à toute la classe.
J'ai eu des moments difficiles, quand on abordait des sujets comme l'intégrité physique d'une personne, qui était mise en péril avec un geste aussi anodin (pour eux, bien entendu) qu'une main aux fesses. Sujets intéressants pour la majorité de la classe, mais j'imagine très difficiles à entendre pour Mathieu, qui avait raté une semaine de cours pour cause de procès aux assises, en tant que victime (la place du beau-père dans les familles défavorisées sera certainement le sujet de ma thèse, un jour).
Je suis persuadé qu'un observateur aurait pu penser que j'allais trop loin, que j'aurais dû me contenter de rester dans les clous du programme. Je me serais certainement fait avoiner par l'Inspectrice, quand elle aurait retrouvé ses esprit après s'être évanouie. Mais de cette année d'enseignement, je sais que tout est parti en fumée, sauf ça. Les homonymes grammaticaux, la structure externe de la Terre, le cubisme de Picasso, le passé simple, les instruments à cordes frottées... il n'en reste rien, je le sais. Tout est oublié, et perdu à jamais. Quel mode de contraception utiliser ? Que faire quand le préservatif craque ? Quand on a oublié la pilule ? Vers qui se tourner en cas de crainte d'IST alors que papa-maman m'interdisent d'avoir un petit copain ? Je pense que beaucoup de mes élèves ont la réponse à ces questions, et en cela, j'ai vraiment eu la sensation d'être utile.
Quand des jeunes filles venaient me voir en fin d'heure, moi, le grand barbu autoritaire, pour rester cinq ou dix minutes et partager leurs craintes, leurs peurs, leurs doutes, tout cela dans le respect de leur vie privée et de la distance nécessaire entre un prof et une élève, alors à ce moment là l'émotion m'étreignait la gorge, parce que j'avais la certitude d'avoir su construire quelque chose de profond et de rassurant, pour des adolescents laissés pour compte et manquant cruellement de certitudes.
Un prof taciturne, lucide et intransigeant.
Des élèves difficiles, souvent stupides,
parfois attachants.
La SEGPA au quotidien.
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