Jeudi 18 août 2011 4 18 /08 /Août /2011 17:41

 

Parfois, toutes nos convictions s'écroulent, et on se retrouve désarmé.

 

Il y avait cet élève en cinquième, Colin. Un petit Roumain. Enfin je dis petit, c'est une expression, il était très grand et très balèze. Né en Roumanie, il y est resté jusqu'à ses dix ans, puis il est arrivé en France, où il est parti à peu près de zéro, en tout cas en français. Résultat : un niveau très faible, il s'exprime dans un sabir quasi incompréhensible, et il vit dans le dénuement le plus total avec sa famille.

 

Quand je suis arrivé mi-septembre, c'était la tête de turc de la classe. Dès qu'il y avait une embrouille, c'était la faute à Colin. Quand je lui donnais la parole, tout le monde se foutait de lui et de son accent, et de son incapacité à formuler des phrases ayant un minimum de sens. Et puis les choses ont commencé à s'envenimer, il devenait de plus en plus l'alibi parfait en cas de problème en classe. C'est Colin, Monsieur ! Et il avait toujours cet air triste, abattu, presque résigné.

 

Et puis il y avait la télé, avec la grande campagne anti Roms du gouvernement. 

 

Un jour, je me suis dit que cette situation n'était plus possible. J'ai arrêté les cours, et je me suis lancé dans une grande diatribe au contenu évident : le respect des différences, l'acharnement du groupe contre le faible, les efforts de Colin pour parler notre langue, etc etc.

 

J'ai parlé très fort, les élèves n'ont pas moufté. Mais je voyais dans leur yeux que mon discours était loin de taper dans le mille.

 

Et puis le temps a passé, et les ennuis ont continué. Prenant mes marques dans l'établissement, observant les élèves en cours et aussi dehors, petit à petit, j'ai compris à quel point je m'étais planté.

 

Colin, le pauvre petit Roumain, n'était pas une victime. Dans la classe, c'était toujours lui, dès que j'avais le dos tourné, qui cherchait la merde, qui insultait les mères, qui faisait les croche-pieds. Dehors, avec sa tête de plus que les autres, c'était lui qui brutalisait et qui rackettait les petits, qui volait les habits dans les vestaires d'EPS et les portables dans les casiers.

 

Colin, le pauvre petit Roumain sans défense était en fait un petit con.

 

Cette histoire n'a pas de morale, en tout cas pas celle que vous allez vous empresser de me prêter. Je n'ai pas à démontrer ici que je ne suis pas xénophobe. La seule conclusion valable est la suivante : les discours formatés, c'est de la merde. Je n'ai pas su appréhender correctement la situation, je n'ai pas su écouter les élèves, je n'ai pas su enlever mes oeillères de gauchiste humaniste partant du principe que le petit Roumain esseulé ne pouvait pas être un petit con.

 

Pendant la moitié de l'année, les élèves m'ont tanné pour changer Colin de classe, parce que vraiment c'était plus possible, et que sur la vie d'ma mère, s'il n'est plus là, tout s'arrange.

 

Et puis un jour, au milieu de l'année, Colin est parti du collège. Les élèves ont levé les bras au ciel : victoire, l'intrus est délogé, on va enfin avoir une classe tranquille.

 

Les semaines suivantes, le constat était amer mais inéluctable : c'était pire.

 

La morale, je la cherche toujours.

 

 

Par Maître_E
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Un prof taciturne, lucide et intransigeant.

Des élèves difficiles, souvent stupides,

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