Lundi 30 avril 2012 1 30 /04 /Avr /2012 13:15

 

 

 

Ce matin, cours de sciences avec les sixièmes. On parle croissance des végétaux, et de fil en aiguille, j'explique que le soleil a permis le jaillissement de la vie, par un truchement physico-chimique trop compliqué pour le détailler ici.
 
Ni une ni deux, Ghalia lève la main : "Mais non Monsieur ! C'est Dieu qui a tout créé !".
 
Et voilà, ça devait arriver : le traquenard. La saloperie de putain de traquenard.
 
J'ai déjà expliqué par ailleurs que l'on parle très librement dans ma classe. On dit Noir, Arabe, Juif, Chrétien et Musulman. Ce ne sont pas des gros mots. On parle même un peu religion, en essayant de rester dans les clous de ce qu'il est possible de dire ou pas dans un établissement public. En essayant, je dis bien, parce que dans ma classe on a aussi le droit de s'enflammer un peu, tant que l'on respecte l'autre.
 
Bref, mon sang n'a fait qu'un tour.
 
Je pose le décor : je suis profondément et intrinsèquement athée. Je suis un enfant de la science, et je considère que la religion passe le plus clair de son temps à semer la mort et le chaos, depuis sa création et à peu près partout dans le monde.
 
Évidemment, ça, je vous le confie ici, mais en classe je le garde pour moi. On n'est pas des bêtes.
 
Par contre, je ne peux pas laisser dire entre mes quatre murs que Dieu a créé la vie, l'homme, ainsi que tout ce qui est, y compris le bilboquet et l'ornithorynque. En tout cas, je ne peux pas le laisser dire sans essayer d'apporter un minimum d'éclairage scientifique, ce qui s'avère être d'une difficulté ubuesque.
 
Tout simplement parce que pour commencer, quand j'ai signifié à Ghalia qu'une proportion non négligeable d'individus n'admettait pas l'existence d'une quelconque divinité, elle a refusé de le concevoir. Elle n'a pas refusé de mauvaise foi, par pur dogmatisme. Elle l'a refusé parce qu'elle ne comprenait pas que cela puisse être. C'est comme si je lui avais soudainement révélé que certaines personnes refusaient de respirer. A partir de là, le dialogue est très difficile, d'autant plus avec des élèves dont la culture générale, religieuse et scientifique s'élève au ras des pâquerettes.
 
Heureusement, Thomas (cela ne s'invente pas, qu'il soit sanctifié) a volé à mon secours grâce à sa petite mais providentielle culture scientifique. Il a tenté d'expliquer à Ghalia que, en gros, c'était n'importe quoi, que l'homme descend du singe, qui descend lui-même du lézard, fier héritier du poisson, aussi curieux que cela puisse paraître.
 
Ghalia a eu la politesse d'écouter, mais j'ai bien vu dans ses yeux qu'elle pensait à une vaste blague, à un coup monté que Thomas et moi aurions préparé avant le cours pour nous jouer d'elle.
 
J'ai quand même essayé d'être impartial, et j'ai repris Thomas : prétendre que c'est n'importe quoi, c'est manquer de respect (même si je n'en pense pas moins).
 
J'ai réfléchi deux secondes, je me suis demandé si j'étais dans le programme, et je me suis répondu que le programme pouvait aller se faire foutre, et que la suite du cours de sciences attendrait. On a donc essayé de pousser un peu la réflexion.
 
On a débattu, j'ai entendu les avis de chacun, j'ai expliqué que le droit de croire en Dieu était un droit inaliénable que je ferai respecter dans cette classe. Mais j'ai expliqué que par ailleurs, la science éclaircissait aujourd'hui bien des choses, et que les croyants devaient accepter cette réalité. En termes simples (je vous rappelle que nous parlons de 6ème SEGPA), j'ai exposé mon point de vue, et j'ai bien insisté sur le fait que je ne l'imposais pas comme une Vérité Incontestable, mais comme un juste milieu, ni plus ni moins.
 
Selon ma conception de la religion, il s'agit d'une intime conviction. On peut se sentir soutenu, encouragé, exalté par une puissance supérieure bienveillante, qui serait à nos côtés dans les moments difficiles comme agréables. Personnellement je puise ma force ailleurs, mais j'accepte cette spiritualité de bonne grâce : c'est un moteur pour nombre de croyants. En revanche, je n'accepte pas les théories religieuses telles que le créationnisme, là où la science prouve des choses. J'ai essayé de leur faire comprendre que religion et science pouvaient cohabiter, que la compréhension du monde pouvait aller de pair avec la foi, et que l'école pouvait leur ouvrir une porte vers d'autres conceptions de l'univers que celles établies par leur dogme religieux. Moi-même passionné par l'histoire des religions, et par celle de Jésus en particulier, j'ai énoncé l'idée selon laquelle le coran, la bible ou la torah pouvaient être considérés comme des objets d'études historiques fascinants, et pas nécessairement comme des bréviaires aux doctrines inaltérables.
 
J'ai certainement joué à un jeu dangereux, mais à aucun moment je n'ai eu l'impression de faire outrage à leur foi. Je leur ai simplement proposé une alternative, d'autant moins offensante qu'elle n'est pas destinée à nier leurs croyances.
 
J'aurais pu éluder la question en affirmant qu'on ne parle pas religion en classe, point barre, fin de la discussion. Mais ce n'est pas mon genre : il n'y a pas de débats indésirables dans ma classe.
 
Maintenant, j'attends le mot de maman et de papa dans le carnet de liaison.
Par Maître_E
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Mercredi 21 mars 2012 3 21 /03 /Mars /2012 13:35

 

Les événements toulousains bouleversent un peu mes classes, en ce moment.

 

Hier, je n'ai pas imposé de minutes de silence à mes élèves, pour une raison principale : je ne souhaitais pas qu'ils l'assimilent à une punition. J'ai préféré répondre à leurs interrogations, et débattre avec eux de cette actualité brûlante.

 

Avant d'entrer dans le vif du sujet, je tiens quand même à exprimer ici ma stupéfaction quant à la pratique de cette minute de silence à l'école élémentaire, et a fortiori en maternelle. C'était déjà ma conviction, mais les témoignages de mes lecteurs sur Twitter et Facebook m'ont largement conforté dans cette idée : enfants perturbés, bagarres sur fond de haine raciale et religieuse, peur que le tueur débarque à l'école, et j'en passe. Des inspecteurs l'auraient imposée à leurs ouailles. Heureusement, je n'ai pas eu de consigne, ni de mon directeur, ni de mon principal, ni de mon inspectrice. Sinon, je me serais vu dans l'obligation de désobéir. Avant la 4ème ou la 3ème, c'est tout simplement une aberration, d'autant plus si elle n'est pas accompagnée d'un inévitable débat explicatif.

 

Et je n'insulterai pas votre intelligence en revenant sur les propos de Sarkozy face à ces quelques élèves télévisés, je suppose que vous en avez tiré vos propres conclusions.

 

De mon côté, si je n'ai pas appliqué la consigne présidentielle (j'espère ne pas me faire fusiller demain à l'aube), j'ai pris quatre heures (deux par classe de sixième), hier et ce matin, pour en parler avec mes élèves. Tant pis pour ce qui était prévu, le temps ainsi dépensé m'a paru judicieusement investi. J'en veux pour preuve ces quelques élèves qui hier matin ont été dans l'obligation de se lever et de se taire pendant soixante longues secondes, sans avoir la moindre idée de ce qui se passait, puisque ma collègue professeure d'anglais n'a pas pris la peine de justifier cette cérémonie.

 

Durant ces quatre heures, mes élèves m'ont surpris.

 

Fini les clowneries, fini l'agitation, ils se sont tous sans exception investis dans un débat de fond sur l'affaire du tueur de Toulouse. J'ai répondu à toutes leurs questions, sans tabou, même les plus délicates concernant par exemple la peine de mort ou le respect du culte. Ils ont littéralement bu mes éclairages.

 

Tout simplement parce que personne n'avait pris la peine de le faire, à la maison.

 

J'ai dû modérer les inévitables "encore un arabe, comme d'habitude" et autres "faudrait le pendre sur la place publique", forcément rapportés d'une discussion houleuse et alcoolisée entre papa et tonton Jean-Louis hier soir. Je ne les ai pas engueulés, je leur ai simplement expliqué pourquoi je n'étais pas d'accord. Je me suis contenté de leur ouvrir une porte.

 

Je leur ai expliqué comment fonctionne la justice en France, pourquoi la police voulait attraper le suspect vivant, pourquoi il a tué des enfants juifs, comment est la vie en prison, qu'est-ce qu'une unité spéciale d'intervention comme le RAID ou le GIGN, pourquoi il y a des policiers devant le collège, qu'est-ce que le plan vigipirate, pourquoi les candidats à l'élection présidentielle se pressent de rejoindre Toulouse, etc, etc.

 

Autant de questions liées, tout simplement, à la citoyenneté.

 

Car on oublie vite, surtout en SEGPA, qu'au-delà de former un élève au monde du travail, nous avons aussi la responsabilité de former des citoyens. Des enfants qui dans une poignée d'années auront le droit d'aller déposer le bulletin dans l'urne. Et je vous prie de me croire, en SEGPA, ce n'est pas du côté de la famille qu'il faut attendre une quelconque sensibilisation à la notion de citoyenneté.

 

J'ai donc décidé, ce matin, de proposer à mon directeur et à mon principal, pour l'année prochaine, de mettre en place une heure hebdomadaire dédiée à des débats citoyens. C'est quelque chose qui se fait parfois en primaire, mais l'emploi du temps du collège, moins souple, ne prévoit pas ce dispositif, mais je suis bien décidé à le faire accepter.

 

Où prendre cette heure, sachant que l'agenda des élèves est déjà fort bien rempli ? J'ai mon idée sur la question.

 

Chez nous, les élèves ont quatre heures d'anglais par semaine. Cela me semble disproportionné. Déjà, parce que c'est une langue qu'ils ne pratiqueront jamais au quotidien. Ensuite, parce qu'ils ont déjà tellement de difficulté en maths et français qu'en rajouter en anglais n'est pas leur rendre service (par exemple, ils étudient en ce moment les capitales européennes et les saisons en anglais, alors qu'un nombre non négligeable d'élèves ne les connaissent pas en français).

 

 

Vous me direz que les élèves ont des cours d'instruction civique, chaque semaine. C'est vrai, mais le programme impose des thèmes, et l'enseignant (mon collègue qui fait histoire-géo, en l'occurrence) n'est pas forcément à l'aise pour  sortir des sentiers battus.

 

Je vais donc proposer de prélever une heure d'anglais hebdomadaire, pour la dédier à ces débats citoyens, dont les sujets devront être apportés par les élèves eux-mêmes, et dirigés/modérés par mes soins.

 

Après ce que j'ai vu dans ma classe depuis hier, j'entrevois déjà d'immenses bénéfices d'ordre culturel et citoyen, et je me dis que peut-être, grâce à ces quelques heures de partage, je réussirai à combler partiellement le vide éducatif laissé béant par des familles peu soucieuses de solidifier la culture citoyenne de leur progéniture.

 

 

Par Maître_E
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Mercredi 18 janvier 2012 3 18 /01 /Jan /2012 13:51

 

Imaginez un jeune pilote, fraîchement sorti de l'école. On lui a appris les bases sur un antique Tupolev et il sait vaguement décoller, vaguement voler à peu près droit, et vaguement aterrir, juste au manche à balai et à vue.


Et puis pour son premier vrai vol en solo, on l'envoie sur l'Airbus le plus récent, un gros engin bourré d'électronique.
  Il n'a aucune idée de comment piloter ce machin, mais sa compagnie ne lui a pas laissé le choix. Elle a promis de le former à ce pilotage très spécifique et pointu, mais seulement après deux ou trois ans de vol, et seulement si elle a les fonds nécessaires. Deux ou trois années pendant lesquelles les autres pilotes, les "vrais" pilotes d'Airbus, vont le prendre de haut, ou au mieux l'ignorer.


Le jeune pilote est plein de courage et d'abnégation, alors il décolle tant bien que mal chaque matin, il fait ce qu'il peut, en tente de maintenir ce qu'il considère comme le bon cap. Parce que quand il demande quel est le cap à tenir à la tour de contrôle, celle-ci ne lui répond pas.


Le plus important, c'est que les passagers ne se rendent pas compte qu'il n'a aucune idée de ce qu'il fait, ni d'où il va.


Et puis un beau jour, après un an et demi de vols sans (trop) d'histoires - quelques trous d'air pas faciles à gérer, mais tout le monde s'en est sorti -, au sein d'une compagnie dont tout le monde se fout puisqu'elle transporte des passagers de seconde zone qui ignorent eux-même le but de leur voyage, panique dans les allées de l'Airbus : un passager fait une crise cardiaque.


Aucun médecin à bord, la prochaine piste d'aterrissage est à 8000km et la tour de contrôle persiste à ne pas répondre.


Alors que notre valeureux pilote essaie de sauver la malheureuse victime (pendant que les autres passagers lui jettent des trucs à la tête), il réalise qu'en plus de ne pas vraiment savoir piloter l'engin, il ne pourra rien faire pour sauver la vie de cet homme, car il n'a pas fait d'études de médecine.


Plus tard, les spectateurs du journal télévisé, devant son témoignage, se scandalisent, se foutent de lui, et lui reprochent de ne pas avoir pris le temps de faire ces putains d'études de médecine, en prévision (quelle bande d'assistés, ces pilotes).


Notre pilote sort assez affecté de ce drame, mais le lendemain il redécolle, parce qu'il n'a pas le choix.

 



Quelle histoire rocambolesque.

 



L'autre jour, je racontais sur Twitter que mon élève le plus difficile allait voir sa mère partir en prison, le soir même, pour deux ans, et que je n'avais pas été formé à gérer cela.


La réponse de Petault, je cite : "et donc comme ON ne t'a pas appris, c'est pas comme si tu allais te documenter toute seule #victimedelasociete", outre le fait de n'absolument pas m'atteindre (les donneurs de leçon qui ouvrent leur grande gueule sans rien savoir de la situation peuvent aller copieusement se faire foutre) (et en passant, cher Petault, je suis un homme), m'a fait penser à cette métaphore, que je trouve effroyablement pertinente.

 

On peut me rétorquer qu'il ne faut pas exagérer, que la vie de mes passagers n'est pas en danger.

 



Écoutez donc l'histoire de la fin de mon vol.

 



David reverra sa maman libre dans deux ans, il en aura quinze. D'ici là, nous devons à tout prix l'éloigner de sa famille, car elle lui fait subir toutes sortes d'abus, d'ordre physique et psychologique, que je ne détaillerai pas ici, car ils sont indicibles.


Nous allons donc l'envoyer dans un établissement spécialisé, qui demande une reconnaissance de handicap, faute de place disponible ailleurs.


David est l'élève le plus brillant de ma classe. Arrivé en milieu d'année suite à ses histoires familiales, originaire du milieu gitan espagnol/roumain, il comprend tout, et travaille très vite et très bien. Ses problèmes se manifestent par une certaine violence périscolaire (jamais dans la classe), mais il est foncièrement doué, en un mot : normal. Il n'a aucun handicap, physique ou mental.


Et pourtant, nous allons lui en inventer un, pour l'éloigner d'une famille qui le maltraite. Il va passer sa scolarité dans un établissement pour handicapés. Et ensuite il devra trouver un travail adapté à son handicap. Qu'il n'a pas.


D'un côté, une famille odieuse et tyrannique, de l'autre, un handicap lourd mais imaginaire, qui va le poursuivre et lui coller à la peau toute sa vie. Et contre lequel il va devoir lutter, tous les jours.



Oui, c'est vrai, sa vie n'est pas en danger.

 

 

Par Maître_E
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Lundi 10 octobre 2011 1 10 /10 /Oct /2011 09:30

 

Parlons pognon.

Si vous vous demandez combien gagne un prof débutant, roulements de tambours, vous allez tout savoir.

C'est ma deuxième année d'enseignement, je suis au quatrième échelon (j'ai "racheté" un échelon grâce à mes 4 ans en tant que surveillant et maître d'internat), et mon salaire de base est d'environ 1600€ net. De base, parce que viennent se greffer là-dessus différentes primes : 73€ de supplément familial de traitement pour mes deux mioches, 120€ de prime d'instituteur spécialisé (je ne le suis pas encore, mais je suis sur un poste spécialisé, donc je touche la prime quand même), 25€/h de réunion de coordination, à raison de deux heures par semaines, mais seulement hors vacances, donc mettons 150€/mois en moyenne, et le remboursement de la moitié de mon abonnement de train, soit 45€. L'année dernière, j'avais en plus la prime ZEP de 90€, mais cette année mon établissement n'est pas en zone prioritaire (à Bourgeville-sur-Thune, vous comprenez, cela ferait mauvais genre, et Monsieur le Maire ne peut se le permettre).

Donc mon vrai salaire de base, c'est à la louche 1900/2000€ net, selon les mois et le vent dans le dos. 

(Entre nous, pour un boulot éreintant avec formation à bac+5, je trouve que c'est pas la folie, mais bon, c'est un autre sujet)

Si je vous expose le contenu indécent de mes fiches de paie de sénateur, ce n'est pas pour le plaisir de jouer le golden boy, mais parce que quelque chose me chiffonne, et heurte un peu ma déontologie. Seulement, je suis humain, et j'ai des gosses à nourrir, et ma déontologie, pour le coup, je me la mets sur l'oreille.

Je veux parler des heures supplémentaires.

J'ai accès, en gros, à deux sortes d'heures supplémentaires :

- les Heures Supplémentaires Années, qui comme leur nom l'indique, s'affectuent toute l'année, et sont payées même pendant les vacances. Une HSA permet de gonfler son salaire d'une bonne centaine d'euros, mais difficile d'en chopper plus d'une (chasse gardée des anciens).

- les heures supplémentaires au coup par coup, et sous diverses formes. Les PIF (parcous individualisé de formation, pour les collégiens qui ont besoin d'un accompagnement pédagogique personnalisé), les CIPPA (cycle d'insertion professionnelle par alternance, pour les jeunes volontaires en échec et sans qualification après 16 ans, autant dire pas des rigolos) ou l'accompagnement éducatif (aide aux devoirs) permettent par exemple de faire des heures supplémentaires à volonté ou presque, selon les crédits disponibles.

Et dans mon établissement, et plus particulièrement dans ma SEGPA, des crédits, on en a par dessus la tête qu'on sait plus quoi en faire. Donc on achète du matériel sans compter (si je demande 300€ de livrets pour mes élèves, ou une multifonction imprimante/photocopieuse/scanner à 400€ pour ma classe, on me dit d'accord, c'est effarant), et on refile de l'heure sup à foison.

C'est là que ça coince. Sur le papier c'est fantastique : les élèves ont devant eux un dispositif qui leur permet de bénéficier d'un enseignement personnalisé. Normalement, c'est ça le but. Sauf que la vérité, c'est qu'on fait de l'heure sup pour faire de l'heure sup. Car figurez-vous que ces heures sont facturées 40€ net chacune. J'ai réussi à en récupérer 4 par semaine jusqu'aux prochaines vacances, ça me fait du bonus de 700€ par mois, ce qui n'est pas dégueu.

Mais voilà, concrètement, que fait-on avec les élèves que l'on prend en heures supplémentaires ?

Avec mes collègues, on se retrouve dans des situations ubuesques, comme par exemple l'autre soir, où nous avions trois élèves pour cinq profs. Nous avons donc pris cinq tiers d'élève chacun, et on s'est mis au boulot.

Généralement, les élèves ne savent pas ce qu'ils font là, en accompagnement éducatif. Parfois, ils arrivent à nous dire que c'est parce que papa/maman les ont inscrits. Rarement, ils ont compris que c'est un professeur qui les envoie, pour remédier à certaines difficultés d'apprentissage. Dans tous les cas, il n'y a pas de communication entre le prof qui envoie l'élève en soutien, et le prof qui fait soutien. Donc on prend une demi-heure pour évaluer l'élève, puis on bricole la seconde demi-heure avec ce qu'on a sous la main, en improvisant une remédiation qui normalement se prépare.

On enlève des heures de cours magistral aux instits pour privilégier le soutien personnalisé, mais moi ce que je constate, c'est qu'on fait du bricolage, du saupoudrage, et que concrètement, les élèves ne retirent pas grand chose de ces heures qui nous sont grassement payées.

Donc oui, ça me froisse un peu. Je n'ai jamais été formé à la remédiation pour les élèves en difficulté, je sors quasiment de l'IUFM et je n'ai jamais eu la moindre heure de cours à ce sujet (ah si, peut-être un module de trois heures, une fois). Je me sens totalement inutile face à ces élèves dyslexiques, qui vont déjà chez l'orthophoniste deux fois par semaine. Mais j'essaie de faire de mon mieux, je pioche dans des manuels ou des fichiers du matériel qui peut faire illusion, le temps d'une heure.

L'autre soir, en sortant de son heure d'accompagnement éducatif, ce jeune garçon confondait toujours les f et les v, et moi j'avais empoché mes 40€, et je me sentais un peu comme un voleur.

Heureusement, même quand le contenu proposé n'est pas à la hauteur, les élèves peuvent s'y retrouver quand même un peu. Travailler seul à seul avec un prof, cela permet de désacraliser l'école, d'établir un contact différent, et de rassurer les élèves angoissés par l'ambiance anxiogène d'une classe de 30 élèves (voyez donc cet article du Monde et ce témoignage d'un citoyen américain).

Malgré tout, quand je vois qu'hier, le collège a dépensé 200€ pour bricoler une heure de soutien bidon à trois élèves, je me dis que mis bout à bout, ce fric pourrait certainement être mieux investi. Il faut être honnête : ce dispositif coûteux arrange bien les profs (argent facile) et apporte bien peu en comparaison aux élèves.

Un jour il faudra bien faire tomber de son piédestal ce système autocentré où on réfléchit d'abord au prof, et ensuite à l'élève, pour proposer un système éducatif vraiment différent. Pour cela, il faudrait que le prof français soit capable et/ou accepte de se remettre en question.

Et vu de l'intérieur, je peux vous dire que ce n'est pas pour demain.

 

 

Par Maître_E
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Mercredi 5 octobre 2011 3 05 /10 /Oct /2011 16:28

 

Le Programme, il est génial, il prévoit tout. Sauf une chose : les valeurs que tu souhaites inculquer à tes élèves.

 

Oh bien sûr il y a les incontournables : la politesse, le respect, le goût du travail, l'abnégation, et j'en passe quelques dizaines.

 

Moi, il y en a une qui me tient particulièrement à coeur : l'amour des différences. Et je ne parle pas de respect, mais bien d'amour, saisissez la nuance. Pourquoi celle-ci plus que les autres ? Parce que ces derniers temps, j'ai entendu des discours qui me gonflent infiniment, toujours autour de la même ritournelle : nous sommes tous égaux.

 

Sauf que dans la bouche des gens, ce égaux ne veut pas dire égaux, mais il veut dire pareils.

 

On nage en pleine négation des différences.

 

L'autre jour, en cours, j'apostrophe un élève qui s'était rendu plusieurs fois au Mali : "Tiens, en parlant d'Afrique, Thierry, toi qui es Noir..." Et là, deux ou trois élèves me regardent comme deux ronds de flan. Le prof a dit Noir, vas-y c'est quoi l'embrouille là (oui parce que déjà, ça ne se fait pas de dire Noir, il faut dire black ou renoi ou je ne sais quoi). Dire à un Noir qu'il est Noir, de nos jours, est perçu comme une agression.

 

Je me remémore cette soirée où j'ai croisé une fille qui avait monté une asso, pour aider un pays d'Afrique. Je lui demande innocemment si le nom de son asso est lié à la couleur de la peau de ces gens. Et là, elle me regarde comme si je m'étais pointé avec le costume de Joseph Goebbels en personne, m'affirmant que non, jamais de la vie, puisque la couleur de peau ça n'existe pas. Plaît-il ?

 

Au risque de passer pour un vil provocateur élevé à la graine de Zemmour, penchons-nous sur un cliché illustrant parfaitement mon propos. Aujourd'hui, si tu vas dans une soirée dansante et que tu fais remarquer que ce black, là-bas, il danse vraiment comme un dieu, tu as toutes les chances de passer pour le raciste de base. Évidemment, le bon vieux "les Noirs ont le rythme dans la peau" transpire maintenant ces relents colonialistes du siècle dernier. Et pourtant, j'ai envie de dire : et si c'était vrai ? Et si on arrivait à considérer calmement que culturellement, les peuples Noirs ont intégré la danse dans leur vie, et qu'un petit blanc-bec qui se retrouve au milieu d'une soirée zouk a toutes les chances de passer pour un Playmobil au milieu des danseurs antillais ? Et désolé, mais moi, avoir le rythme dans la peau, je trouve ça plutôt cool. Et je ne vois pas en quoi dire, pour édulcorer le cliché, "les Noirs dansent généralement mieux que les Blancs", est l'équivalent de prétendre que "les Noirs sont des sous-hommes qu'il faudrait éliminer".

 

Tout ça pour dire qu'au-delà de la provoc un peu facile mais sincère du paragraphe au-dessus, j'ai l'impression que sous des couverts de politiquement correct, et derrière un prétexte d'égalité, on nage dans une totale de négation de la différence.

 

Dans mes classes, c'est tout le contraire, et je préfère nourrir mes élèves de leurs différences. J'ai des enfants d'origine marocaine, tunisienne, algérienne, de Mayotte, du Kosovo, de Roumanie, première, deuxième ou troisième génération. Au lieu de partir du postulat "ils sont tous Français, point barre", j'aime me reposer sur leurs expériences, souligner leurs spécificités culturelles.

 

L'intégration passe par la reconnaissance de ces spécificités, pas par leur escamotage au profit de l'intégrité républicaine.

 

Il m'arrive même de lancer, si l'occasion le justifie, certains débats autour des religions. Toujours sous l'angle culturel évidemment, et jamais théologique. Le plus marquant restant celui où un élève musulman m'expliquait qu'il crachait tout le temps parce qu'il avait pris l'habitude pendant le Ramadan. Pardon ? avais-je rétorqué. Ben oui, s'était-il justifié : pendant le Ramadan, on a pas le droit d'avaler quoi que ce soit, même notre salive. De quoi alimenter une heure fort intéressante autour de la limite entre foi religieuse et laïcité, et entre convictions et incivilité.

 

Encore une fois, comme lors de ces fameuses séances de SVT où on abordait des problèmes un peu borderline, je ne suis pas sûr d'être dans les clous du programme. Mais là encore, je me dis que si personne n'est là pour leur inculquer cet amour des différences, eh bien moi je le ferai, parce que je suis humaniste, cosmopolite, et philanthrope.

 

Et peut-être, peut-être, y aura-t-il moins de Corentins.

 

 

 

Par Maître_E
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Le blog de Maître_E

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Un prof taciturne, lucide et intransigeant.

Des élèves difficiles, souvent stupides,

parfois attachants.

La SEGPA au quotidien.

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